11/02

J’ai rencontré Julien il y a sept ans, au mariage d’une amie. Ce soir-là, on l’appelait L’espagnol. Parce qu’il vivait à Grenade. Et qu’il l’est à moitié, Espagnol. Del lado de su madre. De l’autre, il est français (mais il a un nom allemand).
On avait parlé et même chanté dans la langue de Cervantes je crois (ben oui « je crois », car passée une certaine heure, on n’est plus sûr de rien). En se quittant à la fin de la soirée, nous nous étions promis de nous revoir. Je t’appelle demain (avait-il dit).
Il ne l’a jamais fait.
J’y ai pensé quelques jours et puis, l’idée d’une collaboration s’est évaporée aussi vite qu’elle était venue.
Mais il y a quelques mois, j’ai reçu un mail d’un certain Julien qui s’excusait de n’avoir pas donné de nouvelles. Il m’a fallu quelques minutes pour relier ce prénom au visage de L’espagnol.
Après le mariage, il était vite reparti à Grenade et puis voilà, le temps, la vie…
Pas grave, j’ai dit.
Non, mais quand même, il n’est pas de ce genre-là. Il a écouté ce que je fais et aimerait bien que l’on joue ensemble, à l’occasion. Il vient de rentrer en France, s’est installé à Nancy avec sa copine dont il a même jouxté son prénom au sien pour former son pseudonyme. Julien Pauline a l’air rassemblé avec sa moitié tout contre, même si son boulot alimentaire l’éloigne trop souvent de ses cordes sensibles. Le jeu lui manque. Ça tombe bien, je ne sais faire que ça.
Alors, CAP de jouer avec moi ?
J’ai un texte, là justement, qui t’irait bien.
Ouais, CAP.
Après quelques jours de création par écrans d’ordinateurs interposés, puis dans des studios maison, sur le canapé arc-en-ciel de mes amies, et enfin chez lui, dans son appartement trop bien rangé, le jour J est arrivé.
On se retrouve tous les deux à l’aube dans une banlieue brumeuse. Face à nous, d’immenses bâtiments désaffectés. C’était un lycée paraît-il. On se croirait plongés en ex-URSS. Des salles ne restent que des cubes de béton empilés, sans plus de fenêtre pour séparer du vide. Des montagnes de verre pilé craquent sous nos pieds. Drôle d’écho à mon nouveau livre Qui a tué Jacques Prévert ? À côté, mon ancienne école primaire paraît flambant neuve.
Ici ça s’effondre, ça cogne de partout.
Nous ne sommes pas seuls. Mais ils sont où les fantômes planqués dans ce labyrinthe?
On s’en fout, même pas peur, on y va. CAP, on a dit.
Nos appareils posés sur pieds, on investit toutes les pièces. Ici, on a le droit d’écrire sur les murs. Ils ont l’air de n’attendre que ça d’ailleurs tout gris qu’ils sont dans ce décor de plomb. Il fait un froid sibérien. Nos doigts sont gelés. J’assume la robe, tant pis pour la chair de poule. Julien saigne sur ses cordes de guitare. Après une heure, je parviens à peine à remuer les lèvres, mais ça ne se voit presque pas à l’image.
Et puis, quand on chante, on le sent moins. On n’y pense plus. Alors on cherche, on teste, on tague. La brume ne passe pas, comme pour rajouter sa dose de mystère au tableau. Cadrage, lancement du playback, clap, ça tourne. Nous occupons tous les postes à deux. Les lumières crues, tranchées par les lames des vitres éparses sont parfaites. Et ces flaques qui reflètent le squelette du lycée… Nous sommes au paradis des explorateurs urbains.
Mais à 16 heures, deux types entrent dans la salle où nous tournons. Ils ont des têtes à faire passer un pit-bull pour un caniche. J’essaie de leur parler pour détendre l’atmosphère. Ils ne répondent pas. L’un d’eux sort son téléphone et appelle quelqu’un dans une langue que je ne connais pas.
Tandis qu’ils tournent le dos, je glisse la carte mémoire de l’appareil dans ma culotte. Toujours ça qu’ils n’auront pas si d’aventure…
En cinq minutes, tout est plié, on s’apprête à partir. Ça pue cette histoire. Et ces mecs qui ne nous lâchent pas d’une semelle. On descend les ruines d’escalier. Ils nous escortent. Je cours presque dans les gravas. Ils restent là. Toujours au téléphone.
Le portail extérieur, enfin. On file jusqu’à la voiture. Eux s’arrêtent à la grille. Tout va bien.
Il faut croire que l’on est, avec ou sans raison, surtout CAP d’avoir peur. Pour rien. Pour rire.
Ouais, CAP.

Pour découvrir le travail de Julien Pauline, rendez-vous ici: www.julienpauline.com ou là… www.facebook.com/julienpaulinemusic

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