11/09

Il y a cinq ans, à Paris, dans une salle perdue du 14ème arrondissement, un type mal fagoté est monté sur scène. Il portait des chaussettes dans ses Birkenstock, je l’ai d’abord pris pour un touriste Allemand. Cela faisait une heure que s’enchaînaient les musiciens plus ou moins talentueux (enlever le « plus ou », ici par pur consensus). Il a commencé à gratter sa guitare comme un fou, puis à chanter en slave (en serbe en fait, je l’ai appris plus tard), un morceau qui ressemblait, puis devenait l’Amsterdam de Brel.

En trois mesures, je suis tombée amoureuse de sa voix, si différente de l’apparence du bonhomme. Lui, un peu courbé, d’allure fragile. Elle, puissante, rauque ou nasale, prenant toute la place. Une voix qui ne dit pas d’où elle vient. Plus j’ai appris à connaître Luis, plus j’ai compris qu’elle et lui allaient bien ensemble. Il est, comme ses cordes (vocales et autres), capable de grands écarts. Je n’en dirai pas plus puisque s’il est une règle avec Luis, c’est celle de la pudeur. Pas d’images de lui, c’était d’ailleurs la condition de sa participation au projet. Luis aime les photos comme moi l’andouillette. Non, pire. Parce que lui les refuse en bloc, alors que je re-goûte chaque fois à la saucisse goût fécal (après trente ans, il est interdit d’utiliser le mot « caca » à l’écrit).

Un clip sans visage donc, c’était la contrainte. J’ignore si c’est de là qu’est venue l’idée du masque. Ou de la chanson Mens-moi écrite il y a quelques temps, que nous avons souvent chantée ensemble. Ou d’un autre élément déclencheur qui m’aurait échappé pendant mes pérégrinations nordiques. Mais Luis m’a proposé d’écrire sur un texte sur les masques que nous portons. Pour lui, on ne s’en défait pas. Et on en a même une belle collection, prête à s’adapter à chaque occasion.

À Berlin, où il vit désormais (les chaussettes étaient un présage ?), j’ai d’abord sorti le masque de l’intimidée. Parce que devant lui, sa guitare et sa voix sensible, sur le fil, j’avais peur de ne pas être à la hauteur. Avant de composer un morceau pour la première fois avec quelqu’un, j’ai souvent l’impression que ça ne va pas marcher. J’ai peur que l’on n’ose pas, que l’on ne trouve pas nos places. Un duo musical, c’est comme un coup d’un soir. Même si on a du désir on ne sait jamais si on l’assouvira. Entre la rencontre et l’orgasme, il y a beaucoup de (d’im?)possibles, beaucoup d’inconnu. J’avais prévu d’écrire en allemand, les mots sont venus en français. Luis, lui, grattait ses feuilles en anglais. Un de ses amis, slameur, est venu écrire un texte en allemand. Chacun sa langue, chacun son masque. Gardons les trois.

Je change de visage pour prendre celui de la chanteuse. Ne plus se poser de question, tester, lancer des notes, attraper au vol celles de l’autre… Luis n’avait pas prévu de suivre son premier jet. Pourtant, il s’est imposé. 33 Tour, c’est un geste.

Bruno nous rejoint avec sa guitare. Lui en joue sérieusement. Je veux dire, avec technique, pas comme nous, les compositeurs de bouts de ficelle. À quatre, on enregistre en quelques heures. C’est la première fois que Luis passe en studio (j’espère que ça lui donnera l’idée de sauver ses chansons des oubliettes menaçantes. Je suis, et vous seriez c’est sûr, fan de ce qu’il compose). Quand l’ingé son – qui jusque-là se foutait totalement de ce qu’il se passait – propose d’ajouter une basse, Luis a un sourire de gosse. Fasciné de voir le morceau se construire comme une maquette en Lego. Je rapporte les prises brutes à Paris pour les mixer avec RDBS, mon studio favori. Et là, il s’agit de bien nouer le masque du compromis. En écoutant le résultat, Luis est déçu. Il avait imaginé autre chose. Un son plus brut, moins travaillé. Il m’écrit des pages de mail. J’essaye d’en tenir compte. Retourne au studio. On ternit le son, baisse les effets mais… ça ne fonctionne pas. Luis me conseille alors, pour ne pas arriver à un résultat qui ne convienne à aucun de nous, de changer de posture. « Fais quelque chose qui te plait à toi ». Etre celle qui tranche. La petite dictatrice que j’essaye d’étouffer en moi est appelée à la rescousse. Je m’assure du soutien des autres musiciens, monte le clip avec mon « Life partner » (l’anglais est aussi une bonne planque), Loïc Colin.

Et hop. Voici Sein ou Schein*, ou Schein, ou Sein. Appelons ce nouveau morceau S(ch)ein, pour vous laisser le choix. Le titre se planque entre les parenthèses. Il est un peu timide. Comme moi, à l’aube de ce nouveau 11. Chaque présentation de morceau est un bout de masque en moins, et j’ai drôlement le trac de me montrer tous les mois un peu plus démaquillée.

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